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Les paysages et leur préservation

Prendre ce que le pays vous offre, savoir vous passer de ce qu’il vous refuse, vous attacher à la facilité et à la simplicité de l’exécution : voilà la règle de votre tableau.
René Louis de Girardin, De la composition des paysages -1775

Le jardin conçu par René-Louis de Girardin pose peinture et poésie comme guides de conception. La nature sauvage est ici célébrée, les plantes sont préférées indigènes et non exotiques. Les reliefs et données existantes sont utilisés et optimisés. Mais le Parc s’inscrit aussi au cœur des réflexions du jardinier au XXIe siècle et poursuit en cela un héritage de valeurs.

Contrairement à l’architecture, un jardin ne peut pas être figé par une date. Un bâtiment commence à se dégrader le jour de sa livraison, pour un jardin, c’est l’inverse. Il croît, gagne en épaisseur, s’amplifie, change.
À peine le marquis de Girardin commençait-il à souffler de son effort premier sur le dessin du jardin que la tempête transformait son propos. L’Histoire elle aussi s’emballe, tout bascule, et le marquis-jardinier quitte son asile champêtre et laisse à ses suiveurs le soin de continuer son propos. Le jardin va donc s’épanouir sans son concepteur d’origine et s’émanciper.
Quand ce lieu fut-il à son apogée ? Quand fut-il sur le déclin ? Quand le résultat du jet esquissé aurait-il satisfait son auteur ? Le Parc Rousseau est un jardin au sens d’un territoire physique, mais c’est avant tout, un continent de la pensée.

Sur le terrain, au XXIe siècle, on lit donc tout à la fois le canevas originel et les couches laissées par l’histoire de ce lieu et la transformation des idées conceptualisant le couple être humain/nature.
Les jardiniers qui investissent ce lieu, comme dans tout jardin, ne sont pas seulement des êtres humains. Le vent sème les graines ou déracine les arbres, les oiseaux plantent de nouvelles strates par leur déjections, les taupes déplacent les bulbes (ou les mangent), les vers aèrent le sol, les flux de la rivière érodent les rives ou déposent des sédiments… Et le réchauffement climatique porte un arrêt fatal au développement de certaines essences ou privilégie l’expansion de certaines autres.

Face à ces phénomènes et à cette spontanéité libérée, les propriétaires successifs, les gestionnaires différents, les hommes qui entretiennent, agissent et transforment eux aussi cet édifice mouvant et émouvant. Le « jardin des Lumières » est donc le jardin d’un être sensible à toutes ces différentes forces au travail et au cœur duquel l’universel est pensé en faisant de la place au futur, au sauvage et au spontané.

Jardiner ce parc, c’est travailler au quotidien à la question du vivre ensemble, favoriser la compréhension du public des différentes couches qui constituent ce lieu tout en gardant le cap sur les souhaits du concepteur originel. C’est aussi concevoir des interventions dans un rapport à la nature épanouissant pour notre société.
Jardiner dans ce lieu c’est comprendre la nécessité d’une relation harmonieuse et apaisée entre l’être humain et les autres phénomènes de nature dont il dépend.

Les principes de gestion qui pourraient le mieux synthétiser la démarche des travaux entrepris depuis 2013 dans la gestion du jardin seraient donc :
– Respecter l’esprit de son auteur, le marquis de Girardin.
– S’appuyer sur le canevas originel en sachant qu’il relève de l’utopie.
– Travailler avec le paysage existant laissé par les acteurs des siècles antérieurs.
– Intervenir dans l’espace et organiser des plantations pour valoriser au mieux les rêves et les vestiges laissés par l’histoire.
– Accompagner des usages nouveaux pour construire une société heureuse.

Et toujours garder en mémoire les mots même du marquis de Girardin pour travailler le site : Ce n’est donc ni en architecte, ni en jardinier, c’est en poète et en peintre qu’il faut composer les paysages afin d’intéresser tout à la fois l’œil et l’esprit pour que dans ce jardin, tous les langages soient admis et tous les hommes amis.

À LA RECHERCHE DE LA POESIE ET DE L’EFFET PITTORESQUE

Prendre ce que le pays vous offre, savoir vous passer de ce qu’il vous refuse, vous attacher à la facilité et à la simplicité de l’exécution : voilà la règle de votre tableau.
René Louis de Girardin, De la composition des paysages -1775

L’observation attentive de l’existant est la base de toute intervention des jardiniers du Parc. De cette attention va naître la soustraction du superflu ou la plantation de l’essentiel. Progressivement l’horizon s’ouvre, chaque lieu se caractérise et des scènes paysagères apparaissent. L’action des jardiniers au quotidien permet au regard de mieux cerner les reliefs et de restituer à la vue des éléments essentiels, comme des masses rocheuses autrefois recouvertes.
Des espèces peu reconnues des visiteurs sont mises en valeur sans les isoler mais au contraire pour servir d’éclat à la peinture de l’ensemble ou favoriser la liaison avec les différents plans.
Le désherbage se fait principalement manuellement pour travailler au maximum avec et au minimum contre (Gilles Clément) ou avec les dents ! En effet Grâce à la collaboration d’un agriculteur local, du syndicat d’aménagement des eaux de la Launette et du Conservatoire des Espaces Naturel de Picardie, des vaches paissent sur la prairie Arcadienne. Par période, des parcours de pâturage sont également organisés, rappelant ces scènes pastorales recherchées par le marquis en référence à la peinture. Dans une même logique, des pâturages de moutons en parcours sont ponctuellement organisés et sont à développer.
Quant aux fabriques disparues, elles se signalent discrètement par la mise en valeur de quelques vestiges, par des plantations discrètes ou par la redécouverte de points de vue oubliés.

USAGES CONTEMPORAINS

Afin de répondre aux usages contemporains du jardin, les jardiniers structurent des volumes et des espaces, jusque-là peu valorisés, pour que le public éprouve de nouvelles sensations. Ces aménagements légers sont toujours marqués de réversibilité.
Des chemins tondus organisent une déambulation au cœur des herbes hautes en marge des parcours stabilisés pour permettre aux visiteurs d’admirer, tout en préservant, le patrimoine vivant des lieux. Ces chemins ou aires de repos plus ou moins vastes se prêtent à une multiplicité d’usages (contemplation, promenade, jeux…) au plus proche de la nature magnifiée dans son état sauvage.

BEAUTÉ SAUVAGE & BIODIVERSITÉ

Si vous avez senti le charme de cette belle harmonie, vous jugerez bien que ce ne sera pas avec des gazons fauchés et roulés sans cesse, dont le vert ressemble à celui de la tontisse d’un plateau de dessert, que vous parviendrez à lier vos terrasses à celles d’une belle prairie émaillée de fleurs, pas plus que vous ne réussirez avec de petits arbustes, de petits arbres verts, de petits arbres étrangers, de petits arbres à fleurs, de petites et de petits génies, à faire de beaux devant à des masses composées d’ormes & de chênes altiers, ni un horizon de montagne bleuâtres, dont les cimes se perdent dans les nues
René Louis de Girardin, De la composition des paysages -1775

Déjà en son temps, le marquis de Girardin préférait l’emploi de plantes indigènes aux plantes exotiques, à l’instar des préconisations de Rousseau dans la Nouvelle Héloïse. Les préoccupations écologiques du XXIe siècle rejoignent en ce sens les intuitions des deux hommes. Aujourd’hui la biodiversité menacée nous oblige à rejeter un jardinage dont les plants sont issus d’une industrie de masse ou qui multiplierait les cultivars venus d’Arizona, d’Australie, du Pérou ou de Chine. C’est pourquoi les équipes du Parc travaillent de préférence avec des essences endémiques et non des cultivars horticoles, des espèces naturalisées de longue date dans le paysage ou des espèces botaniques. Les semis sont réalisés à partir de graines issues de productions biologiques ou de récoltes locales, comme Jean-Jacques Rousseau autrefois herborisant au fil des saisons pour retrouver une poésie de la simplicité ou consigner les espèces singulières.
Une recherche constante est menée pour créer les conditions favorables à l’accroissement de la biodiversité au sein du Parc. L’attention portée à la richesse du vivant et aux saisonnalités conduit tout naturellement les choix à opérer pour assumer les conséquences planétaires des actes du jardinier : réduction drastique des engins thermiques, absence de traitements phytosanitaires chimiques, protection des pollinisateurs avec mise en place d’un rucher dans la partie forestière, tontes différenciées et fauches tardives pour favoriser l’auto-ensemencement des lieux ou la nidification animale.