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Le jardin et les arts

UNE NATURE QUI S’ADRESSE À L’HOMME SENSIBLE

Ce n’est donc ni en architecte, ni en jardinier, c’est en Poète et en Peintre qu’il faut composer les paysages, afin d’intéresser tout à la fois l’œil et l’esprit. René-Louis de Girardin.

Les arts revêtent une place majeure dans les jardins d’Ermenonville aux yeux de leur créateur. Gentilhomme à l’esprit éclairé et progressiste, auteur d’un traité de composition des paysages resté célèbre, le marquis de Girardin se passionne pour les arts, la littérature et a lu Julie ou la Nouvelle Héloïse de Rousseau. Il est l’un des premiers en France à avoir traduit la dimension affective, la faculté sensitive et la portée esthétique de la nature. Cette idée, déjà en germes dans les disciplines picturales et poétiques au XVIIIe siècle y est transposée grandeur nature. L’expérience est d’abord celle des yeux pour en saisir la dimension picturale, celle du cheminement de l’esprit à travers la promenade ponctuée de poésie, et enfin celle de l’âme. À cet égard, le jardin d’Ermenonville est le lieu du préromantisme par excellence, là où l’esthétique pittoresque d’une nature recomposée mais sauvage s’adresse à l’Homme sensible et devient support de la connaissance de soi et du monde.

 

À LA MANIÈRE DU PEINTRE

À la manière du peintre de paysage, dont dérive le terme de pittoresque (de pittore, le peintre) Girardin compose et agence l’ensemble de son domaine en une multitude de points de vue ou Tableaux.  Il souhaite produire l’effet pittoresque que l’on retrouve dans les œuvres  de Poussin (1594-1665), Claude Lorrain (v.1600-1682), Salvador Rossa (1615-1673). Les constructions architecturales qui ponctuent le parcours du promeneur empruntent leur vocable même de « fabriques » au langage pictural, comme l’atteste la définition de l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert. Le jardin s’inscrit de fait dans la toile pour l’inspirer à nouveau.

[Fabrique signifie, dans le langage de la Peinture, tous les bâtimens dont cet art offre la représentation : ce mot réunit donc par sa signification, les palais ainsi que les cabanes. Le tems qui exerce également ses droits sur ces différens édifices, ne les rend que plus favorables à la Peinture ; & les débris qu’il occasionne sont aux yeux des Peintres des accidens si séduisans, qu’une classe d’artistes s’est de tout tems consacrée à peindre des ruines. Il s’est aussi toûjours trouvé des amateurs qui ont senti du penchant pour ce genre de tableaux.]

Comme dans les œuvres des maîtres, Temple, grottes et cabanes font partie intégrante du paysage. La perspective n’est pas linéaire mais traitée en plans successifs, combinant le proche et le lointain. Des effets d’ombre et de lumière sont créés, par les frondaisons des arbres, les miroitements de l’eau et l’alternance d’espaces ouverts et fermés. Les fabriques servent de repoussoir au cadre pictural, et la variété des essences nuance les couleurs pour rompre la monotonie à dessein. Le tracé d’un ruisseau qui serpente, La Launette, et les accidents « naturels » d’une cascade animent le paysage. De même, les scènes de bergers faisant pâturer leur bétail sur la prairie arcadienne ou les danses de la jeunesse paysanne qui se tiennent sous le grand hêtre dénommé « rond-point de la danse » ne sont pas sans rappeler l’imaginaire des pastorales en peinture. Paysages, fabriques et figures font tableau !

 

HUBERT ROBERT : ENTRE POÉTIQUE DES RUINES ET IDÉAL ANTIQUE

La sensibilité à la poétique des ruines qui connait ses heures de gloire avec Hubert Robert (1733-1808), célèbre peintre ruiniste du XVIIIe siècle – à qui l’on doit La vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruine – s’illustre aussi à Ermenonville. C’est à lui que l’on doit le dessin du Temple de la Philosophie moderne, une fausse ruine inspirée du Temple de Vesta à Tivoli qui domine le parc sud, ou bien encore le style antique du tombeau de Jean-Jacques Rousseau, réalisé par le sculpteur Jacques-Philippe Le Sueur (1757-1830). Hubert Robert conçoit les dessins de certaines fabriques qui vont à leur tour inspirer ses toiles, à l’instar des lavandières, œuvre de 1792 (Cincinnati Art Museum) dans laquelle l’édifice représenté reprend le Temple de la Philosophie, ou bien à travers La Brasserie d’Ermenonville (Lisbonne, Musée Calouste Gulbenkian) et Le parc d’Ermenonville (vers 1786-1790, Paris, coll. Part.) qui représente en perspective raccourcie le parc sud avec la cascade, l’Île des Peupliers et le Temple de la Philosophie sur une hauteur.

 

POÉSIE, PASTORALES ET ARCADIE

La référence aux arts est aussi littéraire, à travers les inscriptions gravées dans la pierre qui tissent une intertextualité et un dialogue entre les différents espaces du jardin. Nombre d’entre elles citent ou célèbrent les poètes qui ont excellé à présenter « les douces images de la nature ». Deux dédicaces rendent hommage au poète et jardinier-« paysagiste » britannique William Shenstone (1714-1763). L’une sous forme de poème dédié aux fées et naïades dans une grotte qui fait préambule à la visite, l’autre sous forme d’éloge au créateur des jardins des Leasowes, domaine connu et admiré du marquis pour son goût naturel, champêtre et sa sobriété. D’autres écrivains ont droit de cité sur l’Obelisque de la muse pastorale aujourd’hui disparue : Salomon Gessner (1730-1788), poète suisse du XVIIIe siècle considéré comme le rénovateur d’un genre idyllique, James Thomson (1700 -1748) poète écossais rendu célèbre par la publication du recueil de poème les Saisons, qui marqua un tournant dans la littérature pour la sensibilité éprouvée face à la nature, le poète latin Virgile (70 av. J.-C – 19 av. J.-C), auteur notamment des Bucoliques, des Géorgiques, traitant de l’agriculture et du lien d’authenticité entre l’homme et la nature, ou enfin  Théocrite (315 av. J.-C – 250 av. J.-C) poète grec considéré comme le créateur de la poésie bucolique. Ces dédicaces font écho à la prairie Arcadienne aménagée artificiellement au sud du petit étang. L’Arcadie est ce lieu primitif peuplé de bergers, bergères et dont témoigne la poésie antique de Virgile ou Ovide. C’est l’éloge d’un monde idéal : un âge d’or mythologique, riant, pastoral et musical où l’homme vie en pleine harmonie avec la nature.

 

ROUSSEAU ET DE LA NOUVELLE HÉLOÏSE : DE L’INFLUENCE LITTÉRAIRE

La Nouvelle Héloïse, roman épistolaire à succès de Rousseau constitue une autre influence littéraire forte du jardin. L’heureuse négligence que convoque Girardin, autrement dit l’esthétique sauvage, fait écho à l’idéal naturel du jardin de Clarens dans l’œuvre de Rousseau. Girardin ne va pas jusqu’à abolir la main de l’homme dans son projet de paysage (hormis peut-être dans la partie dite du Désert) ; c’est bien elle qui en agence les grandes masses et en compose la topographie pour contribuer à l’embellissement de la nature, mais l’apparence et le couvert végétal doivent demeurer naturels pour en adoucir les contours. Cependant, comme dans l’utopie de Clarens, l’approche rompt radicalement avec la symétrie du jardin à la française et privilégie la courbe à la ligne droite.

Un terrain presque uni a reçu des ornements très simples ; des herbes communes, des arbrisseaux communs, quelques filets d’eau coulant sans apprêts, sans contraintes, ont suffi pour l’embellir. (…) Je voudrais que les amusements des hommes eussent toujours un air facile qui ne fît point songer à leur faiblesse(…).
Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la nouvelle Héloïse

Un Monument aux anciennes amours dans la partie du Désert porte encore une citation de Pétrarque et renvoie à la passion de Saint-Preux et Julie dans La nouvelle Héloïse : « Di pensier’ in pensier, di monte in monte, Mi guida amor, e pur nel primo sasso Disegno con lamento il suo segno ». La Cabane rustique de Jean-Jacques Rousseau y porte encore le souvenir des dernières errances et herborisations du philosophe, comme son goût pour une vie simple.

 

LE LIEU DE L’IMAGINAIRE ROMANTIQUE 

Les jardins d’Ermenonville sont devenus le lieu d’épanouissement de l’imaginaire artistique ; celui des peintres et poètes contemporains proches de Girardin tels Hubert Robert (1733-1808), Meyer (1735-1779), Gandat (1758-1794), Claude-Louis Chatelet (1753-1795), comme en atteste la collection Rousseau du musée Jacquemart André de l’abbaye de Chaalis, mais aussi des générations suivantes qui viennent y puiser l’inspiration.  Après la mort de Jean-Jacques Rousseau, adulé en tant que père de la Révolution, homme de la vérité et de la nature, le genius loci touche, encore davantage l’âme des visiteurs et la sensibilité d’artistes romantiques comme Châteaubriand (1768-1848), Georges Sand (1768-1876) ou Gérard de Nerval (1808-1855). Né dans le Valois, Nerval associe le parc aux souvenirs amoureux de son enfance et à ses illusions perdues incarnés par Sylvie dans Les filles du Feu auquel il dédie un passage complet :

Tous les souvenirs de l’antiquité philosophique, ressuscités par l’ancien possesseur du domaine, me revenaient en foule devant cette réalisation pittoresque de l’Anacharsis et de l’Émile

Gérard de Nerval, Les filles du feu, « Sylvie », Souvenirs du Valois, IX Ermenonville(1853)

 

LIEU DE PÈLERINAGE LITTÉRAIRE, ICÔNE & INSPIRATION 

Le voyage à Ermenonville devient le support de toute une littérature pittoresque, lyrique, parfois prolixe et larmoyante, qui culmine au moment du face à face avec le tombeau du Grand homme, ou plus tard avec son cénotaphe (tombeau vide). L’Île des Peupliers elle-même devient un motif paysager iconique : depuis l’île reconstituée aux Tuileries au moment du transfert des cendres de Rousseau vers le Panthéon jusqu’à l’éclosion de plusieurs dizaine d’îles Rousseau reproduites à travers l’Europe (à Genève, à Wörlitz en Saxe, au Tiergarten à Berlin  et jusqu’en Pologne dans le parc Arkadia), copies conformes ou citations. Comme l’indique l’historien des jardins Michel Baridon, Rousseau fut le premier homme au monde, et le seul, à accéder aux honneurs d’un mausolée national en emmenant avec lui son paysage. L’île se décline aussi dans des œuvres picturales ou des reproductions plus ou moins fidèles, voire fantasques – comme cette résurrection de Jean-Jacques Rousseau présentée à l’abbaye de Chaalis –, elle sert de paysage à des portraits ou illustre divers objets d’arts décoratifs (assiettes, montres, éventails…)

Au XXe siècle, le Parc continue d’irriguer l’imaginaire, sous la plume de Guillaume Apollinaire par exemple :
Le vent souffle dans l’Île, il a plu, l’herbe humide
Fille de celle-là qu’il cueillait en rêvant

Prend un grand voile roux feuilles mortes devant
De Jean-Jacques Rousseau ce triste tombeau vide.

L’artiste-paysagiste et poète écossais Ian Hamilton Finlay (1925-2006) s’inspire de l’Île et du lieu dans son ensemble pour réaliser son jardin près d’Édimbourg en 1966. Avec ses fabriques conçues comme des sculptures (petits temples, colonnades, portiques, ruines artificielles) et ses inscriptions de poésie concrète, Little Sparta est un hommage contemporain au projet paysager de Girardin et à ses dimensions poétiques et picturales. Désigné œuvre artistique majeure d’Écosse en 2004 par un panel d’artistes et de professionnels de l’art, il prolonge en quelque sorte l’héritage et la fortune du jardin d’Ermenonville au-delà de son emprise géographique.